Mishac : à quelques heures du départ
À quelques heures de prendre la route, il est temps de regarder le chemin parcouru, les responsabilités assumées et ce que ce départ pourrait apporter pour la suite.
Il paraît qu'un journaliste doit savoir rester objectif. Pourtant, à quelques heures de prendre la route, j'ai aujourd'hui envie de faire une exception et de raconter un peu mon propre chemin. Non pas parce que mon histoire serait plus importante que celle des autres, mais parce qu'il est difficile de quitter une terre à laquelle on s'est attaché sans prendre un instant pour regarder le chemin parcouru et ce qu'il nous a appris.
Je suis arrivé à Roc'han avec l'envie de construire quelque chose et j'y ai ouvert Le Jardin des Simples, une petite échoppe consacrée aux plantes et aux remèdes. J'y ai rencontré des habitants, des amis et des personnes de passage, découvrant peu à peu une ville et une terre auxquelles je me suis attaché.
Puis sont venues les responsabilités et les différentes fonctions que j'ai eu l'occasion d'exercer au service de la Bretagne : la maréchaussée et la Prévôté, mais aussi les charges administratives et économiques comme celles de Bailli ou de Commissaire au Commerce, ainsi que les autres responsabilités qui m'ont été confiées au fil du temps. Il y eut les conseils, les rapports, les nuits de garde, la gestion des affaires du Duché, les décisions à prendre et parfois les désaccords avec ceux qui ne partageaient pas ma manière de voir les choses.
Je ne prétendrai pas que tout a été facile. J'ai connu des moments où j'étais fier de servir cette terre, d'autres où je me suis demandé si cela en valait encore la peine. J'ai parfois eu raison, certainement parfois eu tort, mais je n'ai jamais considéré ces fonctions comme un simple titre.
Servir, pour moi, signifie être présent lorsque les autres ont besoin de moi et accepter d'écouter, même lorsque ce que l'on entend ne fait pas plaisir. Cette expérience m'a finalement appris une chose essentielle : une terre ne se résume jamais à ceux qui la gouvernent.
La Bretagne, ce n'est pas un conseil, un château ou quelques noms connus dans les tavernes et les bureaux. La Bretagne, ce sont ses habitants : ceux qui travaillent, tiennent une échoppe, montent la garde, cultivent, voyagent, arrivent, restent et même ceux qui partent.
Dans quelques heures, je quitterai mes fonctions et prendrai la route. Ce départ n'est ni une fuite ni une volonté d'effacer ce que j'ai construit ici ; j'ai simplement envie de découvrir autre chose, de voyager, d'apprendre, de rencontrer d'autres personnes et de voir comment vivent et s'organisent d'autres communautés.
Après avoir consacré tant de temps à cette terre, j'éprouve le besoin de prendre un peu de distance pour mieux comprendre ce que je veux pour la suite.
Peut-être trouverai-je ailleurs ce que je cherche, peut-être découvrirai-je simplement que certaines choses que l'on croit meilleures ailleurs ne le sont pas. Je veux le découvrir par moi-même.
Je ne pars donc pas avec la certitude que l'herbe sera plus verte, mais avec l'envie de regarder ce qui pousse ailleurs et d'en tirer mes propres leçons.
Quant à la Bretagne, je ne la considère certainement pas comme une histoire définitivement close ; le temps, les voyages et ce que j'y aurai appris décideront de la forme que prendra la suite.
Je sais déjà que cette terre restera une partie de mon histoire. Les rencontres que j'y ai faites, les responsabilités que j'ai assumées, les difficultés traversées et les moments plus heureux ne disparaîtront pas simplement parce que je prendrai la route.
Ce voyage doit surtout me permettre d'acquérir de nouvelles connaissances, de découvrir d'autres façons de vivre et de construire, et de faire mûrir les objectifs que je souhaite poursuivre à mon retour en Bretagne.
Ce que j'apprendrai ailleurs pourra peut-être un jour servir à nouveau à ceux et celles qui m'ont accompagné.
À ceux avec qui j'ai travaillé, je veux dire merci. À ceux qui m'ont fait confiance, merci également. À ceux qui m'ont appris quelque chose, même sans le savoir, je garderai cette leçon avec moi.
Et à ceux avec qui je me suis parfois opposé, je dirai la même chose : les désaccords nous apprennent parfois davantage que les compliments, à condition de savoir les dépasser.
À ceux qui pensent que mon départ signifie que j'abandonne la Bretagne, je répondrai simplement qu'ils me connaissent mal. Je prends la route, et c'est différent.
J'ai encore beaucoup à apprendre avant de décider ce que je veux réellement construire pour la suite, et peut-être que ce que je découvrirai ailleurs me permettra un jour de regarder la Bretagne avec un œil nouveau.
Alors oui, une page se tourne. Le Jardin des Simples changera peut-être de forme, Mishac changera certainement un peu et le voyage fera son œuvre, mais l'histoire, elle, n'est pas terminée.
Je quitte une Bretagne que j'ai connue, aimée, servie et parfois combattue à ma manière, avec la conviction que les chemins que l'on prend loin de chez soi peuvent aussi préparer ceux que l'on empruntera plus tard.
Je ne sais pas encore ce que les routes me réserveront, mais je sais que les expériences à venir façonneront mes choix et mes ambitions.
Lorsque le moment sera venu d'écrire la suite, elle ne sera probablement pas celle que j'aurais imaginée aujourd'hui.